Kazeo
Samedi 22 Novembre 2008, Ste Cécile
Merci à Peluchdreams.com

Vendredi 05 Septembre 2008 à 18:01

Publié par sandrine83 dans Articles par défaut

Merci à toute l'équipe de peluchdreams.com de leur aide précieuse. N'hésitez pas à découvrir leurs peluches sur www.peluchdreams.com.

La divine imposture

Lundi 01 Septembre 2008 à 06:46

Publié par sandrine83 dans Religion

Sous la chaleur implacable de midi, Sébastien se demandait comment les soldats trouvaient encore la force de combattre. Il les avait suivis quelques jours dans la fournaise libanaise, écrasé de fatigue dès les premiers mètres, sa peau se couvrant de cloques presque immédiatement, la gorge desséchée et la langue collée au palais par une soif inextinguible. Il admirait leur courage, leur pugnacité confinant à la folie et pourtant il avait la certitude absolue que jamais aucun occidental ne comprendrait ces hommes et le combat qu’ils menaient pour s’assurer la propriété d’une terre si aride. Il avait bouclé ses bagages et il attendait les soldats qui devaient les convoyer jusqu’au navire qui devait nous ramener en France sur ordre du Quai d’Orsay. Il était profondément révolté qu’on les exclue de ce conflit, leur ôtant ainsi toute chance de témoigner de ce qui se passait ici et de ne livrer en pâture aux agences de presse que des informations parcellaires et forcément orientées qui ne feraient qu’attiser la haine entre des peuples que rien ni personne n’avait su jusqu’ici réconcilier. Les bombes pilonnaient inlassablement la ville, tuant aveuglément. Il n’était pas un héros et il avait évidemment peur de figurer sur la liste déjà trop longue de ce que l’on appelle pudiquement et sans aucun doute avec beaucoup d’hypocrisie des dégâts collatéraux mais il ressentait malgré tout une immense frustration de quitter ces gens en pleine tourmente. Un coup bref fut frappé à sa porte et un homme en treillis apparut, paquetage sur le dos et fusil à l’épaule. Son regard errait dans chaque recoin de la pièce et il croyais bien qu’il n’avait pas même vu son visage et s’étonnerait qu’on lui dise qu’il l’avait rencontré un jour. Sans un mot, il lui intima de le suivre. Comprenant que la peur était à l’origine du mutisme de cet homme à peine sorti de l’adolescence, il évita de le questionner et le suivi docilement. Il lut dans le regard de ses collègues le reflet de ses propres angoisses aussi décida-t-il de se concentrer sur leur environnement plutôt que sur leur groupe hétéroclite. Ils étaient tous réunis dans le hall de l’hôtel au faste fané qui ne disait que trop que le tourisme et les affaires n’étaient plus qu’un lointain souvenir dans l’économie de ce pays pourtant splendide quand ils entendirent le vrombissement assourdissant d’un avion le survoler à basse altitude. A peine prenaient-ils conscience du danger qu’il pouvait représenter qu’il était déjà trop tard. Une déflagration insupportable déchira leurs tympans et les vitres de l’entrée volèrent en éclats irisés avant même que ils ne songent à se jeter au sol pour se protéger. Hébétés, ils s’ entreregardèrent, surpris d’être indemnes après une telle explosion. Le responsable de ce que les autorités appelaient avec une certaine pudeur leur évacuation et qu’ils considéraient sans doute plus justement comme une fuite, se reprit aussitôt et leur intima d’un geste sec l’ordre de le suivre tout en se mettant lui-même en marche sans un regard en arrière. Il vit le camion bâché couleur de sable qui les attendait, moteur en marche, à une centaine de mètres. Autour d‘eux, des amas de débris de toutes sortes jonchaient l‘asphalte. Alors qu’il posait les yeux au sol pour éviter de trébucher sur des gravats, il vit avec écoeurement qu’un vieil homme avait été fauché par l’obus et gisait dans une mare de sang à quelques mètres à peine de lui. Il semblait tenir quelque chose dans sa main droite. Il s’arrêta brièvement à sa hauteur et s’empara rapidement, comme si il commettait un délit, du modeste cahier d’écolier qu’il serrait fortement dans sa main tavelée de tâches brunes encore chaude et le fourra rapidement dans son sac avant de reprendre la marche avec les autres. Choqués comme ils l’étaient, il ne crut pas que quiconque se soit aperçu de son geste qu’il aurait eu autant de mal à justifier à ses yeux qu’aux leurs s’ils l’avaient vu et d’ailleurs il doutait qu’il lui aient alors accordé la moindre importance. Ils s’ entassèrent à la hâte dans le camion et le chauffeur démarra en trombe. Le talent d’improvisation du chauffeur était extraordinaire et pas une fois, il ne ralentit pour éviter les nombreux obstacles qui obstruaient régulièrement la chaussée et dont ils n‘avaient heureusement pas le temps de connaître la nature. Une collègue allemande pointa son doigt à la manucure abîmée vers le ciel d‘azur. Ils regardèrent dans la direction indiquée et comprirent que l’avion meurtrier virait pour refaire un passage sur la ville. Le chauffeur accéléra davantage et ils se demandèrent combien ils avaient de chances pour parvenir vivants au port. Des passants trop terrorisés pour penser à crier couraient à perdre haleine pour se rendre aux abris les plus proches et son cœur se serra à leur vue. Une seule pensée l’obsédait: pourvu qu’aucun enfant n’ait eu la malchance de se trouver dehors. Finalement, il y eut plus de peur que de mal et ils parvinrent sans encombres jusqu’au port où le bateau battant pavillon français les attendait.

Revenu en France, Sébastien ne pensait plus au cahier qu’il avait arraché au vieil homme si bien que lorsqu’il rangea ses affaires et le trouva, il fut presque surpris de cette découverte. Il n’avais pas même pensé à le parcourir durant l’interminable périple qui les avait douloureusement ramenés dans leurs foyers. Il se demanda pendant un instant ce qu’il allait bien pouvoir en faire dans la mesure où il devait certainement être rédigé en arabe et il s’apprêtai à le rejeter quand la couverture souple s’ouvrit comme par enchantement sur une écriture fine et remarquablement soignée. Il parcourut sans illusion quelques mots et s’aperçut avec plaisir qu’il était rédigé dans un français impeccable. Il céda alors sans vergogne à la plus vile curiosité et s’assit sur le canapé pour tâcher de comprendre en quoi ce document pouvait avoir une telle importance pour que le vieil homme ne l’ait pas lâché alors qu’il rendait son dernier souffle et il s’interdit de penser que seule la douleur physique aurait pu expliquer son dernier geste.

 

Un homme brun, grand, à la carrure athlétique, faisait face à des hébreux vêtus comme aux temps bibliques.

« - Moïse, tu comparais aujourd’hui devant le conseil des anciens et des chefs de tribus parce que tu as tué un égyptien et que ce meurtre rejaillit sur nous tous. Nous ne te demandons aucune justification : cela ne nous intéresse pas. Tu sais pertinemment que notre nombre inquiète les autorités égyptiennes et que ton geste pourrait être interprété comme le premier acte d’une rébellion visant à s’emparer de l’Egypte eu égard à ta position de dignitaire dans un palais où les intrigues se multiplient à mesure que le règne de Pharaon s‘éternise. Nous ne voulons pas d’ennuis, aussi nous souhaitons que tu quittes le pays, pour ton bien comme pour celui de la communauté toute entière. Conclut-il d’un ton sans appel, fixant l’accusé de son regard d’oiseau de proie.

- C’est de la folie! Se révolta-t-il. Les égyptiens nous méprisent et nous oppriment sans que la pitié n‘étreigne jamais leurs cœurs aussi secs que le désert. J’ai eu le courage de défendre l’un des nôtres et vous me condamnez à l’exil… Répliqua-t-il avec une véhémence qui arracha un petit mouvement d’agacement à l’ancien.

- Je n’ai pas de leçon à recevoir d’un criminel, Moïse! Tu ne t’es découvert hébreu que depuis peu de temps! Rétorqua-t-il, cruel. Tu es intervenu dans un règlement de compte entre maîtres chanteurs et si c’est effectivement l’indignation qui a dicté ton geste, je ne m’explique pas en revanche pourquoi tu as pris la peine de dissimuler le corps de ta victime ni pourquoi tu te terres depuis trois jours dans les endroits les plus invraisemblables de la ville…

- Ils nous traitent comme des esclaves! S’emporta-t-il, tâchant d’amener la conversation sur un terrain plus favorable.

- Tu n’as pas répondu à ma question, releva l’ancien, impitoyable, mais sache que nous ne ferons pas couler le sang de ceux qui nous ont accueillis quand nous en avions besoin. Nous traitons aujourd’hui de ce qu’il convient de faire de toi, nous n’avons nullement l’intention de faire le procès des égyptiens. Si certains d’entre nous sont mécontents de leur sort et abondent dans ton sens, nous ne les retenons pas: ils sont libres de te suivre dans ton exil. Conclut-il en balayant la salle du regard.

- Alors suivez-moi, partons et bâtissons une grande nation, loin de nos tortionnaires. Lança-t-il avec emphase.

- La jalousie que tu éprouves envers le prince qui t’a pourtant toujours traité comme un frère empoisonne ton esprit. Ton combat n’est pas le nôtre. Pars avant le lever du soleil ou nous te remettrons à la justice comme c’est notre devoir. »

Moïse marchait rageusement, le sable cinglait douloureusement son visage et le soleil brûlait cruellement sa peau. La souffrance de cet homme égaré était infinie. Il était définitivement déchu. Lui, l’enfant miraculeusement sauvé des eaux et élevé aux plus hautes fonctions, n’était plus qu’un vulgaire criminel encourrant la peine de mort. Lui, que les hébreux respectaient et admiraient à cause de son destin jusque là flamboyant, avait été exclu de la communauté qu‘il avait pourtant choisi de rejoindre alors que rien ne l‘y avait contraint sinon une curiosité qui se révélait finalement bien moins innocente qu‘il ne l‘avait d‘abord envisagé. La colère l’envahit et le submergea jusqu’à lui faire perdre la raison. Furieux et impuissant, tiraillé par deux religions, déchiré par deux fidélités contradictoires qu‘il ne s‘expliquait pas, il avançait vers l’inconnu. Son univers s’écroulait sur lui et rien ne lui permettrait de le recréer. Soudain, la pensée que le verbe seul était créateur et que c’était là un point commun entre les deux religions traversa son esprit, fulgurante. Ses yeux se posèrent sur un rocher chauffé à blanc. Il avait deux possibilités: s’asseoir là et attendre que le néant qui s’ouvrait sous ses pieds l’engloutisse ou continuer sa route et relever le plus grand défi qu’un homme n’ait jamais osé envisager: par le simple pouvoir de la parole, s’emparer de la réalité et la façonner à sa convenance. Il sourit ironiquement au rocher et marcha vers son destin.

Moïse était assis auprès d’un puit abrité par l’ombre d’un figuier chargé de fruits gorgés de soleil et réfléchissait intensément. Il lui fallait avant toute chose consigner dans une première partie la genèse de la religion qu’il désirait fonder et pour cela asseoir les nombreuses légendes issues des profondeurs d’une mémoire collective dont rien sinon elles ne subsistait, elles qui avaient abouti à la naissance du dogme hébraïque sans que personne ne s‘interroge à leur sujet. Il importait de ne pas modifier le moindre mot de ce qu’on lui avait appris au risque de laisser apparaître quelques incohérences que les religieux se feraient un plaisir de commenter comme ils le faisaient d‘ores et déjà avec les traditions orales. La distorsion de la réalité interviendrait après, lors de son exil, alors qu’il serait éloigné de tout témoin pouvant attester de son projet insensé. Des voix de femmes protestant bruyamment le tirèrent de sa réflexion. Il leva la tête et vit sept jeunes femmes venues abreuver leur bétail et que d’autres bergers importunaient, leur barrant le passage et se faisant sinon pressants, pour le moins menaçants. Poussant un soupir de lassitude devant des faits d’une telle banalité, il se leva et se rendit après du groupe qui se querellait. Sa haute stature et le feu qui embrasaient son regard de jais firent reculer les bergers qui n‘avaient nullement envie de se lancer dans une rixe sans enjeu véritable. Sans un mot, il escorta les jeunes femmes jusqu’au puit et abreuva lui-même les animaux assoiffés. L’une d’elle s’enhardit et le fixa droit dans les yeux tout en le remerciant un peu plus chaleureusement que la simple correction l‘exigeait. Moïse la contempla alors qu’elle s’éloignait. Elle était belle et sa démarche élégante ainsi que son espièglerie ne le laissaient pas insensible. Elle était la part de lumière qu’il avait définitivement perdue en assassinant l’Egyptien.

Cippora écoutait son père leur demander des explications d’une oreille distraite. Son cœur battait follement et son regard se perdait irrémédiablement dans le vague, cherchant dans sa mémoire le visage de l’homme qui les avait protégées. Ses vêtements et sa façon d’imposer le respect aux bergers attestaient de sa position sociale élevée et de son appartenance au peuple égyptien. Son cœur s’emballa. Elle rougit intérieurement en s’apercevant qu’une certaine prétention n’était pas étrangère à sa subite attirance pour cet inconnu. Elle laissa échapper une assiette qui se brisa sur le sol, la tirant aussitôt de sa rêverie.

« - Que t’arrive-t-il? Lui demanda Reuel. Gênée, elle baissa les yeux sous le regard suspicieux de son père qui lissait sa barbe de sa main au longs doigts diaphanes.

- Rien. Je me demandais simplement ce que cet égyptien pouvait bien faire assis auprès du puit… Il comprit aussitôt quel délicieux tourment agitait sa fille et lui sourit largement.

- Ce que je me demande, moi, répliqua-t-il avec une feinte sévérité, c’est pourquoi il s’y trouve toujours alors que vous auriez dû lui offrir l’hospitalité. Allez le chercher et invitez-le à partager notre table. »

« - Dis-moi, Moïse, pourquoi as-tu quitté la merveilleuse Egypte pour te perdre en ce désert? Lui demanda-t-il finalement. Moïse quitta son regard des yeux et fixa un point imaginaire au-delà de lui, sur le mur peint à la chaux et prit une grande inspiration avant de lui répondre.

- El Shaddai me l’a ordonné. Dit-il finalement, laconique.

- Et que t’a-t-il ordonné d’autre? Lui demanda ironiquement l’imam.

- De conduire mon peuple hors d’Egypte pour le mener jusqu’à la terre promise conformément à la promesse qu’Il a faite à Abraham. Reuel partit d’un grand éclat de rire qui se répercuta sur les murs de la modeste habitation.

- Je ne te demande pas d’adhérer à ma foi mais accorde-moi au moins le respect dû à un hôte! Protesta-t-il sans élever la voix.

- Et moi, je te demande de ne pas insulter mon intelligence. Trancha-t-il avec une sourde violence qui alerta Moïse sur l’erreur de jugement qu’il avait faite envers ce père de famille débonnaire. Je suis moi-même prêtre depuis trop longtemps pour ignorer que le seul vrai dieu que nous servons tous deux est le pouvoir. Ta démarche n’est-elle pas trop ambitieuse pour aboutir? Lui demanda-t-il malicieusement.

- Abraham et Jacob ne l’ont-ils pas fait avant moi? Lui répondit-il presque nonchalamment.

- En effet. Ton regard possède la même lueur que celui du fou et du sage. Sauras-tu ne pas brûler les étapes dans ton impatience d’accéder au pouvoir suprême?

- El Shaddaï… Commença Moïse.

- Est un mythe au service des hommes intelligents au même titre qu’Allah,Râ et tous les autres. Le coupa-t-il avec agacement. Je te le demande à nouveau, Moïse, à combien évalues-tu tes chances d’aboutir?

- Quatre vingt dix pour cent. Reuel l’approuva silencieusement.

- Si tu m’intéresse dans cette affaire, je peux augmenter tes chances jusqu’à la certitude.

- Que veux-tu? Lui demanda-t-il avec méfiance.

- Etre ton beau-père. Ainsi, pour être totalement franc, je n’aurais aucune responsabilité et ta gloire rejaillira sur moi et les miens.

- Laquelle de tes filles m’offres-tu?

- Cipporah, ma cadette.

- Tu ne prends pas grand risque. Rétorqua-t-il avec mépris. Les filles sortent de tes reins comme l’air de tes narines et tu m’offres celle dont tu n’est pas totalement certain de pouvoir assurer l’avenir!

- Je t’offre également mon savoir et mon silence. Ca, tu ne devrais pas le négliger.

- J’ai déjà celui des égyptiens et des hébreux…

- Avec mes connaissances, tu bénéficieras d’une vue exacte du fait religieux à notre époque puisque tu posséderas le savoir des trois plus grandes religions de notre temps. Il ne te resteras plus qu’ à en faire une synthèse, en dégager la substantifique moelle et en déduire une stratégie imparable. Moïse planta son regard dans le sien et le sonda longuement en silence. Reuel se livra de bonne grâce à cet examen.

- Tu es un homme avide. Laissa-t-il finalement tomber. Ses mots sonnèrent comme une gifle dans le silence qui entourait les deux hommes.

- Et toi un être dévoré d’ambition et terriblement imbu de sa personne. C’est pour ça que nous nous entendrons. Répliqua-t-il avec une tranquille assurance, négligeant de relever l‘insulte.

- Marché conclu. » Lui répondit subitement Moïse, conscient que l’expérience qu’il lui proposait était un atout dont il était ridicule de se priver.

Sébastien posa le cahier sur le canapé et se passa une main sur le visage. A coup sûr, le vieil homme avait dû perdre la raison pour écrire un tel tissu d’inepties. Une pensée fulgurante s’imposa cependant à lui, insidieuse. Et si… Et si ça n’avait rien d’un mensonge? Il tenta vainement de repousser cette idée saugrenue et se résolut à se rendre à la bibliothèque pour en avoir définitivement le cœur net. Les étagères n’avaient rien de luxueux mais les livres qui y reposaient auraient pu contenter les lecteurs les plus exigeants Il ouvrit le volume relié de cuir brun de l’encyclopédie et tourna nerveusement les pages jaunies par le temps jusqu’à ce qu’il trouve l’article concerné. « Il est établi avec certitude que Moïse a effectivement rédigé le Pentateuque, c’est-à-dire les cinq premiers livres de la Bible, à savoir la Genèse, l’Exode, le Lévitique, les Nombres et le Deutrénome. Les juifs eux-mêmes ont toujours reconnu qu’il était bel et bien l’auteur de ces écrits, qu’ils appellent Thora ou Loi. Jésus et les écrivains chrétiens parlent souvent de Moïse comme de celui qui donna la loi. De l’avis général, il fut aussi le rédacteur du livre de Job, du psaume quatre vingt dix et peut être du psaume quatre vingt onze. » Le cœur battant à tout rompre et le souffle court, Sébastien s’assit lourdement sur le fauteuil gris qui faisait face à l’immense étagère chargée des livres les plus divers qui semblaient à présent se rire de sa naïveté. Il nia silencieusement. Ce n’était pas possible! Il était proprement incroyable que des millions de personnes se soient depuis des millénaires laissées gruger par les écrits d’un vulgaire meurtrier banni par Pharaon et par les siens… La Bible était à n’en pas douter le texte sacré le plus vénéré au monde!

Trop nerveux pour rester entre les quatre murs de son appartement qui lui semblait soudain étouffant, Sébastien se leva d’un bond, attrapa son blouson de jean et claqua la porte derrière lui. Il déambula à marche forcée dans les rues humides de Toulon sans parvenir à calmer son esprit par la fatigue physique. Soudain, il s’arrêta brusquement devant la façade rongée par les années d’une église à laquelle il n‘avait jamais prêté attention jusqu‘à ce jour où tout semblait revêtir un sens nouveau. Il hésita quelques instants et en franchit le seuil. Le confessionnal se trouvait à sa droite, surplombé d‘une statue d‘un saint qu‘il ne reconnut pas, exultant pour l‘éternité dans une gloire qui lui parut brusquement ironique. Alors qu’il posait les yeux sur la lourde tenture rouge qui fermait le minuscule cabinet de bois vernis, une main ridée chargée de bagues scintillantes le souleva délicatement et une vieille femme en sortit. Sur une impulsion, il franchit les quelques mètres qui le séparaient du confessionnal et y pénétra précipitamment, comme s‘il était conscient que quelque chose en lui risquait de l‘en empêcher.

« - Pardonnez-moi, mon père, parce que j’ai péché. S’entendit-il avouer dans un souffle.

- La miséricorde de Dieu est infinie, mon fils. Ouvrez-lui votre cœur. Ne sachant s’il agissait par contrition ou par provocation, Sébastien raconta longuement, point par point, ce qu’il avait découvert.

- Et en quoi avez-vous péché, mon fils?

- J’ai péché parce que je ne suis pas certain que cet homme ait tort, mon père. Un grand soupir lui parvint à travers la petite grille qui permettait aux deux hommes de se parler sans se voir.

- Qu’est-ce qui vous prouve que la Bible n’est pas réellement inspirée par Dieu?

- Pour l’instant, j’ai simplement pris conscience qu’elle avait été rédigée par un homme à l’intégrité pour le moins douteuse.

- La Bible dit qu’il a fait amende honorable en rencontrant Dieu dans le désert. Lui répondit doucement le prêtre.

- Je suis désolé, mon père, mais vous faites une erreur d’interprétation monumentale: la Bible ne dit rien du tout. Moïse lui-même prétend qu’il a rencontré Dieu dans le désert et aucun témoin fiable ne peut en attester. Que signifie le mot Bible?

- Les livres.

- Qui nous dit qu’il ne s’agit pas d’une fiction? Le prêtre négligea de répondre à cette question qu’il jugea ridicule. Comment s’appelle le Dieu qu’il a rencontré?

- Yahvé. Lui dit-il sans comprendre où il voulait en venir.

- Ce nom a-t-il une autre signification?

- C’est également le nom d’une montagne. Le cœur de Sébastien cogna soudain plus fort dans sa poitrine.

- Ca ne vous semble pas un peu léger?

- Ca pourrait le paraître si une foi ferme ne me soutenait pas.

- Ce Dieu ne se serait-il pas nommé autrement si mes souvenirs sont justes?

- Si. Je Suis.

- Ca vous paraît sérieux?

- Sans la foi, non.

- Je vous envie, mon père. N’avoir aucun doute et baigner dans la sérénité comme vous le faites…

- Il ne tient qu’à vous d’y parvenir.
- J’ai malheureusement besoin d’arguments pour étayer ma foi.

- Je reste à votre disposition. Lui répondit-il avec une inébranlable assurance que Sébastien rêva subitement de briser.

- Vous ne m’accordez pas l’absolution? Lui demanda-t-il perfidement.

- Vous ne péchez que contre vous, mon fils. Que vaut le pardon d’un Dieu auquel vous ne croyez pas vraiment?

- Pas grand-chose, en effet. Merci, mon père.

- J’espère vous revoir, mon fils. Vous ne parviendrez pas seul à surmonter cette crise de l a foi. »

De retour à l’air libre, Sébastien gorgea ses poumons de l’air frais de cette soirée d’automne. Il avait eu tort. Loin de l’aider à balayer cet incident d’un simple revers de main, le prêtre n’avait fait qu’éveiller une douloureuse curiosité. Il erra dans les rues bondées, aux trottoirs à présent détrempés par une ondée dont les murs de l’église l’avaient protégé, s’enivrant des éclats de voix autant que du mouvement perpétuel des passants pour tenter d’oublier quelques minutes au moins le curieux manuscrit qui lui était échu. Le visage du vieil homme s’imposa à lui avec une netteté presque inquiétante et il eut toutes les peines du monde à le chasser de son esprit. Il ne parvenait pas à s’imprégner de la réalité présente , ses semblables ayant brutalement aussi peu de consistance que des ombres fugaces et se résigna à rentrer chez lui, comprenant subitement que la seule manière qu’il aurait de se débarrasser de cette obsession était tout simplement de l’assouvir. Il commanda une pizza et ouvrit le cahier, cherchant désespérément un élément qui parvienne à l’apaiser.

Moïse, aidé d’un bâton de bois noueux, accompagné d’une femme magnifique et d’un enfant, marchait d’un pas vengeur. Ils pénétrèrent dans un quartier grouillant d’une foule fébrile. Moïse se dirigeait avec assurance dans ce dédale de rues bondées de gens pressés et d’étals débordants de marchandises les plus diverses qui impressionnait Cippora et son fils qui observait son nouvel environnement avec une curiosité bien trop évidente. Moïse, qui ne désirait pas attirer l’attention pour l’instant, étendit la main et pressa brièvement l’épaule de son fils pour le rappeler à l’ordre. Un vieil homme au visage creusé de profondes rides sillonnant sa peau tannée par le soleil s’approcha d’eux et le dévisagea avec une insistance de mauvais aloi.

« - Moïse? C’est bien toi!S’étonna-t-il. Es-tu devenu fou pour revenir ici alors que le conseil t’a demandé de partir pour ne plus revenir et que la police te recherche toujours? Un homme d’âge mûr vint à leur rencontre et l’air sévère, s’adressa à celui qui avait si cavalièrement interpellé Moïse.

- Tais-toi et oublie ce que tu as vu. » Lui ordonna-t-il d’un ton sans réplique avant d’intimer d’un geste autoritaire à Moïse et aux siens de le suivre.

Il les conduisit dans une maison humble mais délicieusement claire et chaleureuse. Dès qu’il eut fermé la porte, les deux hommes tombèrent dans les bras l’un de l’autre.

« - Cippora, je te présente mon frère, Aaron. Lui dit-il quand ils se séparèrent.

- Ma femme est dans l’autre pièce, elle sera ravie de faire ta connaissance… Comprenant que les deux frères désiraient être seuls, Cippora entraîna son fils et sortit docilement.

- Tu n’aurais jamais dû venir ici, Moïse.

- Ne t’inquiète de rien, Aaron. Si je suis revenu c’est que le moment est arrivé pour moi de reprendre la place qui m’est due parmi vous.

- Tu es toujours coupable de meurtre… Et je doute malheureusement que qui que ce soit parmi nous te doive quoi que ce soit.

- Ce ne sera bientôt plus qu’un détail. Pharaon est inquiet, la guerre contre les hittites l’affaiblit dangereusement et il ne sait plus que faire de nous. Nous sommes plus de trois millions aujourd’hui alors que son aïeul avait accueilli seulement soixante dix hébreux. Son père avait déjà pris la pleine mesure de la menace que nous représentons et il avait fait le nécessaire pour nous anéantir. Hélas pour lui, son plan n’a pas fonctionné et son successeur se trouve confronté à un énorme problème. Il n’aura pas de temps à consacrer à un procès dont j’ai déjà prévu chaque détail. Dis-moi, Aaron, que se passerait-il si nous nous alliions à ses ennemis et nous soulevions?

- Il perdrait son trône. Moïse acquiesça en souriant.

- C’est un risque qu’il ne prendra sous aucun prétexte. J’ai eu l’occasion de voir comment on vous traite. Il vous écrase de travail pour vous empêcher de penser à cette solution.

- Que comptes-tu faire?

- J’ai beaucoup voyagé et j’ai découvert une terre magnifique, la douceur du climat et la fertilité des terres sur lesquelles seuls quelques nomades font paître de petits troupeaux nous offriraient les meilleures condition de vie possible . Nous y bâtirons une grande nation. Tu jouiras de grands privilèges si tu acceptes de m’aider…

- Les privilèges ne m’intéressent pas, Moïse. Je suis vieux et je n’attends plus rien de la vie.

- Toi non, mais ton fils? Quel avenir aura-t-il en restant ici? Crois-tu qu’il soit enviable d’être traité en esclave alors que ses ancêtres sont arrivés en hommes libres et honorables? Si toutefois Pharaon ne décide pas d’une solution plus radicale… Aaron soupira et se prit la tête dans les mains.

- Tu me proposes un pacte avec le diable! Murmura-t-il.

- Non. Je t’expose la situation sans fard et je t’offre une solution raisonnable.

- Quelles sont nos chances de réussir? Lui demanda-t-il dans un souffle.

- Lis ça.  Lui répondit-il en lui tendant un paquet de papyrus. Tu verras que nous avons toutes les cartes en main. »

Moïse, face au conseil qui l’avait convoqué, les dominait de toute sa hauteur, les toisant d‘un regard où une joie mauvaise apparaissait sans qu‘il cherchât à la dissimuler. Son retour avait semé le trouble dans l’esprit de beaucoup. Ils se souvenaient de l’exode qu’il leur avait proposé et, depuis que leurs conditions de vie s’étaient dégradées sans qu‘aucune explication ne leur soit donnée à ce sujet, leur refus les rendait amers. Face à lui, Aaron semblait tendu. Il savait que cette confrontation était décisive.

« - Pourquoi as-tu pris le risque de revenir, Moïse? Lui demanda l’un des anciens.

- J’ai rencontré El Shaddaï dans la montagne. Il m’a enseigné et m’a chargé de vous faire sortir de ce pays inhospitalier pour bâtir une nation pour son nom.

- Nous en avons déjà discuté. Nous ne quitterons pas l’Egypte. Répliqua fermement l’ancien, désireux de couper court à toute polémique.

- Ce que tu souhaites n’a aucune importance au regard de Dieu. Il l’a ordonné, vous lui obéirez.

- Qu’est-ce qui te permet d’affirmer qu’El Shaddaï s’est adressé à toi, si misérable?

- J’ai d’abord vu un signe de sa présence: un buisson s’est embrasé mais ne se consumait pas. Quand je m’en suis approché, une voix comme on n’en a jamais entendu m’a ordonné de me déchausser car le lieu de ce miracle était sacré. Un murmure stupéfait s’éleva dans la salle. Il m’a dit qu’Il voyait quel sort on réservait à ses enfants en Egypte et m’a ordonné de vous conduire hors de ce pays pour vous établir sur une terre qu’il vous réserve de toute éternité pour que vous lui rendiez un culte perpétuel et viviez selon lès règles qu‘il a prescrites à nos ancêtres et non en vous souillant en vivant au contact de divinités étrangères.

- Mais enfin, Moïse, pourquoi veux-tu que nous quittions un pays qui nous a accueillis quand nous avions faim, qui nous a parfaitement intégrés et nous laisse pratiquer librement notre religion?

- Parce qu’ils ont déjà porté atteinte à vos fils et vous ont réduits en esclavage sans que vous ne vous en rendiez compte. Les membres du conseil se regardèrent, ébranlés. Il leur dévoilait une triste réalité qu’ils tâchaient d’ignorer depuis des années, peu désireux de s‘engager dans un avenir plus qu‘incertain en ces périodes de troubles incessants.

- Tes arguments ne manquent pas de poids mais il nous faut plus de temps pour réfléchir.

- Je suis confiant. Il m’a envoyé à vous pour vous guider jusqu’à la Terre Promise et il ne saurait en être autrement. »

Sébastien, perplexe, reposa le cahier sur le canapé de cuir brun. Il se sentait moulu. Il sortit sur la terrasse pour se dégourdir les jambes. Il contempla quelques minutes, les mains fermement appuyées sur la rambarde de fer forgé, la rade de Toulon. Il se passa une main sur le visage comme si ce simple geste avait le pouvoir de dissiper sa lassitude. Il sentit la barbe blonde sur ses joues et prit soudain conscience de l’image désastreuse qu’il devait offrir. Ses yeux bleus rougis par le manque de sommeil, sa bouche durcie par la contrariété, ses joues creusées par son aventure libanaise, il devait tout bonnement avoir une tête à faire peur et s‘étonna de n‘avoir pas perçu de mouvement de recul chez ceux qui avaient eu l‘occasion de le croiser. Il en sourit. Pour la première fois depuis longtemps, il avait trouvé la force de sourire. Il soupira d’aise et rentra dans l’appartement. Plus calme, il tenta d’analyser objectivement ce qu’il avait appris. Soit, Moïse était un manipulateur assoiffé de pouvoir. Et alors? Il y avait eu de nombreux prophètes pour propager le message divin qui régissait la vie religieuse et politique de l’humanité depuis des millénaires. Pris d’un doute, il se rendit à la bibliothèque et en sortit le premier volume de l’encyclopédie. Ebahi, il lut l’article consacré à Abraham, le premier prophète des religions monothéistes. Cet homme avait quitté sa famille pour aller tenter sa chance loin des siens et en cela il ressemblait à son descendant, prouvant que bon sang ne saurait mentir, même à travers les âges. Il était âgé et sans enfant quand il se rendit compte que toute la fortune qu’il avait amassée et que le pouvoir dont il jouissait allaient être perdus puisqu’il se trouvait sans descendance au soir de sa vie. Comme il en avait le droit à l’époque, il prit sa servante pour concubine et en eut un fils. Sarah, sa femme légitime, se sentit aussitôt menacée par Agar et la chassa sans ménagements, ni pour sa rivale, ni pour l‘enfant. Peu de temps après, Sarah se trouva miraculeusement enceinte et lui donna Isaac, fondateur d’Israël tandis qu’Ismaël, le fils d’Agar, est reconnu comme le père de l’Islam. Pourquoi Abraham aurait-il eu intérêt à mentir aux siens? Se demanda-t-il. Il avait déjà le pouvoir et l’argent… Oui, mais il était vieux et Sarah et son fils allaient se retrouver seuls et sans défense face à la convoitise de ceux qui les côtoyaient et notamment d’Agar qui ne manquerait pas de revendiquer la part d’héritage d’Ismaël dès qu’il serait passé de vie à trépas. Hélas, le mobile était plausible. Et comment? Comment Sarah et lui auraient-ils bien pu s’y prendre? Sébastien réfléchit intensément quelques minutes avant que la solution ne s’impose à lui, tellement simple qu’il n’osait y croire. Malgré son âge, que la Bible dit avancé, Sarah n’était qu’en pré ménopause. Elle n’avait pas eu ses règles depuis quelques mois et s’était crue réellement ménopausée quand elle se rendit compte de son erreur: elle était enceinte! Les autres femmes connaissaient l’état de Sarah et quand elle avait crié au miracle, elles l’avaient crue sur parole. Tout ceci n’était qu’une vulgaire histoire d’héritage…Les raisons qui divisaient le monde depuis des millénaires et poussaient les hommes à s’entretuer sans relâche ne reposaient que sur un litige de succession! Sébastien, brusquement, prit pleinement conscience du profond dégoût que cette découverte lui inspirait et se dit que s’il y avait bien un dieu, il ne pouvait être qu’écoeuré de voir son nom mêlé à pareille manipulation. Pourtant, quelque chose le perturbait qu’il n’arrivait pas à s’expliquer: les prédictions. Comment, par exemple, Abraham aurait-il pu prévoir que ses descendants seraient obligés d’émigrer en terre étrangère, y seraient traités en esclaves et ne pourraient se défaire de ce joug que quatre cent ans plus tard, s’il se souvenait bien de ses laborieuses leçons de catéchisme? Il ferma les yeux pour se concentrer sur le problème qu’il venait de se poser. Il les rouvrit quelques minutes plus tard avec un petit sourire victorieux. Déjà, il avait oublié un élément important concernant la datation des évènements bibliques et il lui faudrait éviter cet écueil lorsqu’il voudrait établir un lien entre les dates bibliques et scientifiques. A l’époque, le calendrier était différent. Une année moderne comptait trois cent soixante cinq jours. A l’époque d’Abraham, c’était le rythme lunaire qui prévalait, émanant soi-disant d’une révélation divine judicieuse permettant aux hébreux de se distinguer jusque dans les moindres détails des peuples environnants, et une année lunaire, dans ce cas, équivalait à deux cent quatre vingt jours. Abraham avait donc fait une prédiction devant se réaliser quelque chose comme trois cent six ans plus tard, soit plus de dix générations après lui. Il avait joué avec les probabilités, tout simplement. Combien de chances y avait-il pour que les Hébreux soient vaincus et réduits en esclavage durant ces trois cent ans alors que les guerres se succédaient à un rythme effréné dans la région? Il remarqua en outre que jamais, il n’avait nommé explicitement une nation plus qu’une autre. Il avait pris un pari sur l’avenir et il avait gagné. Diable d’homme! Il avait eu une sacrée veine! Non, se reprit-il. Cet homme n’aimait pas les risques inconsidérés. Il avait soigneusement tout calculé. Il savait que les hébreux avaient un taux de fécondité très largement supérieur à tous les peuples environnants et que leur oppresseur serait contraint de se séparer d’eux au bout de dix générations au plus tard parce qu’ils représenteraient alors une sérieuse menace pour l’équilibre du pays. C’était un fin stratège.

Epuisé, le dos endolori par la mauvaise position qu’il avait prise pour avoir accès aux livres empilés à côté de lui et au clavier de l’ordinateur, Sébastien se résigna à aller se coucher. Un sommeil étrange, peuplé de prophètes diaboliques, de soldats mourrant en invoquant leurs noms sous l’œil concupiscent d’un dieu ivre de violence et de sang, l‘assaillit aussitôt. Il se réveilla brutalement, plus fatigué que s’il avait veillé et s’aperçut avec désarroi que le soleil était déjà levé. Il repoussa les draps avec agacement, extrêmement perturbé que cette réflexion génère en lui autant de peur, de culpabilité et de colère. Il ne s’était jamais préoccupé de religion et s’il était catholique, il l’était plus par héritage culturel que par conviction. Il sirota sombrement son café noir, tiraillé entre le désir de clore définitivement ce curieux manuscrit qui ne lui était finalement pas destiné et celui d’en apprendre davantage. Une information lui faisait cruellement défaut: qui était l’auteur de ce cahier? Il se rappela alors d’un fait étrange. Cet homme était vraisemblablement mort durant le bombardement qui avait ravagé les abords de l’hôtel et pourtant, quelque chose d’indicible le troublait inexplicablement. Il plissa les sourcils alors qu’il tâchait de rassembler ses souvenirs. Brusquement, l’image du corps du vieil homme,misérablement étendu en travers du trottoir, lui revint avec précision. Il gisait dans une mare de sang et de multiples éclats de métal avaient criblé sont corps. C’est alors qu’il prit pleinement conscience de son erreur. Il avait été choqué par le bombardement, pourquoi le nier, et avait naturellement associé cet événement avec la mort du vieillard… C’était compréhensible et pourtant il s’en voulait de ne comprendre qu’à présent ce qui s’était passé. Cet homme avait été assassiné! Sa plaie sanglante à la gorge n’avait que peu de chances d’être due à l’explosion et aux multiples projectiles qu’elle avait disséminé alentours et l’absence de sang autour des éclats métalliques innombrables fichés dans sa chair lui apparaissaient maintenant comme une évidence. Il avait sans doute instinctivement senti que quelque chose ne collait pas et c’était ce qui avait guidé sa main lorsqu’il s’était emparé du cahier. Sa peau se couvrit irrépressiblement d’une épaisse chair de poule qu’il tenta de dissiper par la raison. Cet homme avait été assassiné, soit, mais il tenait encore le cahier dans sa main lorsque Sébastien l’avait trouvé. Ce n’était donc pas la cause de son meurtre et il était idiot d’en déduire que lui-même était en danger, d‘autant plus que personne ne pouvait se douter qu‘il était lui-même en possession de ce manuscrit. Il soupira lourdement pour évacuer l’extrême tension qui l’avait brièvement envahi et finit son café désormais froid d’un trait avant de se lever pour se glisser sous une longue douche aux vertus apaisantes. Il était plus détendu quand il revint au salon. Ses yeux se posèrent sur le cahier d’écolier qu’il avait négligemment abandonné sur le canapé et une main invisible le guida jusqu’à lui. Délicieusement vaincu par son insatiable curiosité, il reprit sans vergogne sa lecture.

Aaron, livide, ferma la porte derrière lui et s’assit lourdement face à Moïse.

« - Alors, mon frère, l’as-tu trouvé?

- Il ne se cachait pas.

- A-t-il cédé?

- Peu de gens résistent à l’appât du gain. Il témoignera en ta faveur et restera en Egypte quoi qu’il arrive. Moïse acquiesça, satisfait

- Allons, mon frère, pourquoi ne te réjouis-tu pas de ma bonne fortune?

- Parce que je viens de me damner en circonvenant l’unique témoin d’un meurtre… Lui répondit-il d’une voix sourde.

- Il n’avait rien d’un honnête homme et m’aurait lui-même fait ce genre de proposition si nous ne l’avions pas devancé. Sincèrement, il vaut mieux une bonne transaction qu’un odieux chantage… Le raisonna cyniquement Moïse.

- Décidément, ta moralité est capricieuse, Moïse. Répliqua-t-il, acerbe. J’ai besoin de prendre l’air. » Un sourire méprisant aux lèvres, Moïse vida d’un trait la coupe de vin qu’il tenait à la main.

Moïse, assis à la table à manger de bois brut, écrivait avec autant d’application que de rage. Aaron le regardait de biais, intrigué par l’homme qu’il avait accueilli comme un frère et se révélait être un étranger inquiétant. On frappa à grands coups à la porte de la modeste maison. Affolé, Aaron se leva d’un bond. Il n’avait jamais craint d’ouvrir sa porte à quiconque mais les fréquentations de son frère l’inquiétaient. Moïse, avec un sourire, lui intima de se rasseoir et rangea calmement son papyrus.

« - Garde ces écrits précieusement et fais-moi confiance. Lui glissa-t-il à l’oreille.

- Police, ouvrez! » Rugit un homme. Moïse ouvrit lui-même la porte sous l’œil effaré de son frère.

« - Ainsi, c’est vrai… Un des tiens t’a dénoncé. Suis-moi, Moïse, tu es en état d’arrestation le temps que la justice prenne une décision à ton sujet. Moïse acquiesça

- Il est temps que cette histoire soit éclaircie. Affirma-t-il crânement.

- Tu m’as l’air bien confiant au regard de ce que tu risques. Remarqua le policier, se demandant si cet homme autrefois considéré pour sa sagesse et son érudition n‘était pas subitement devenu fou.

- Avec l’aide de Dieu, cette affaire ne sera bientôt plus qu’un souvenir.

- Puisses-tu avoir raison. » Rétorqua le policier, dubitatif, en l’entraînant dans la rue d’une main ferme, l’exposant aux regards des curieux qui les observaient à la dérobée derrière leurs fenêtres.

Dans une immense salle bondée, Moïse, droit comme la justice, faisait face à un groupe d’hommes et de femmes disparates. A leur droite, le vizir le toisait avec une sévérité de rigueur. Lorsqu’il avait traversé la salle, escorté par deux policiers en armes, Moïse avait aperçu le visage torturé d’angoisse d’Aaron à qui il avait offert un sourire serein.

« - Moïse, tu es accusé de meurtre sur la personne d’un contremaître et d’avoir pris la fuite une fois ton forfait accompli. Reconnais-tu les faits?

- Oui et non.

- Il faut choisir. Répliqua sévèrement le vizir, qui avait la désagréable sensation d’être pris de haut par cet homme hors du commun.

- J’ai effectivement tué cet homme et il est vrai que je me suis absenté quelques temps mais il convient d’expliquer dans quelles circonstances ces faits se sont produits.

- Tu es ici pour ça.

- Cet homme frappait un ouvrier et je suis intervenu pour le défendre. Fou de rage, le contremaître s’en est pris à moi et en voulant le maîtriser, j’ai perdu le contrôle de la situation et je l’ai tué.

- Cette explication est plausible et nous tâcherons de la vérifier. Ce que je ne m’explique pas, en revanche, c’est ta fuite.

- Ce n’était pas vraiment une fuite. Tuer un homme, même lorsque c’est un accident, créée un choc profond qui fait frémir votre âme. J’avais peur d’affronter les miens, je me sentais bien plus coupable que je ne l’étais et je me suis mis à errer sans but. Je crois même que j’espérais mourir sous l’ardeur du soleil. J’ai ensuite eu le privilège de rencontrer Dieu. J’ai peu à peu remis de l’ordre dans mon esprit et je serais revenu me justifier devant vous si Dieu, dans son immense générosité, ne m’avait pas permis de rencontrer celle qui allait devenir ma femme et de fonder un foyer.

- Dans ce cas, pourquoi es-tu venu tant de temps après?

- Parce qu’ El Shaddai me l’a ordonné. D’ailleurs, je ne me suis caché à aucun moment et j’ai suivi les policiers sans résister lorsqu’ils sont venus m’arrêter.

- Existe-t-il un témoin des faits?

- Oui, l’ouvrier dont j’ai pris la défense.

- Où est-il? Aaron s’éclaircit la voix tout en fendant la foule et s’avança face au vizir.

- Il devait venir mais il a dû avoir un empêchement.

- S’il ne paraît pas devant nous demain, nous engagerons des recherches mais je ne te cache pas que Moïse sera alors dans une situation délicate.

- Il viendra. Affirma tranquillement Moïse.

- Nous verrons. Trancha fraîchement le vizir. La séance est ajournée. »

Moïse, une nouvelle fois, était face à ses juges, impassible et finalement comme détaché de ce qui pouvait bien se passer entre ces murs entre lesquels tant de vies s‘étaient jouées. Un homme malingre se tenait à ses côtés, face au vizir.

« - Reconnais-tu être l’ouvrier que le contremaître molestait?

- Oui. Répondit-il faiblement en glissant un regard en coin à Moïse.

- Raconte-moi ce qui s’est passé. Lui ordonna le vizir. L’homme prit une grande inspiration avant de réciter une leçon bien apprise grâce à la diligence d’Aaron.

- Cet homme était en train de me frapper sans autre raison que la haine qu’il vouait aux hébreux quand Moïse est intervenu. Un murmure scandalisé se répandit dans l’assistance comme une traînée de poudre. Jamais encore on avait entendu parler d’antisémitisme et cette découverte choquait profondément les égyptiens pour qui l‘accueil de l‘étranger était chose courante.

- Je me contenterais des faits. Tes appréciations personnelles ne m’intéressent pas. Le rabroua le vizir, cinglant. L’homme sembla se contracter comme sous un coup mais poursuivit néanmoins, désireux de se débarrasser de cette corvée le plus vite possible.

- Moïse a retenu sa main et a essayé de le raisonner mais il ne voulait rien entendre et s’est retourné contre lui. Une véritable lutte s’est alors engagée entre eux. Lorsqu’ils ont cessé de se battre, le contremaître était à terre, sans connaissance. Nous avons mis un certain temps, Moïse et moi, à nous apercevoir que le contremaître était mort. Moïse était comme dans un état second et quand il s’est éloigné, je n’ai pas cherché à le retenir parce que je ne voyais aucune raison de le faire. De ce jour, aucun d’entre nous ne l’a revu et nous nous sommes dit qu’il avait dû mourir dans le désert. Le vizir échangea quelques paroles à voix basse avec les jurés et s’adressa à Moïse.

- La légitime défense a été établie et n’est pas condamnable, tu es libre, Moïse. » Aucune émotion particulière ne se peignit sur son visage quand il tourna le dos au tribunal et se dirigea calmement vers la sortie.

Sébastien reposa le cahier. Il fallait bien admettre que cette hypothèse seyait mieux à la logique qu’une intercession divine quelconque . D‘autant plus d‘ailleurs, qu‘elle aurait été totalement illogique puisque peu de temps après, dans le décalogue donné à Moïse, le meurtre était proscrit. Une sensation d’étouffement s’empara de lui. Il n’en pouvait plus de rester enfermé entre les quatre murs de son appartement. Il avait impérativement besoin d’air. C’est avec une sorte de soulagement qu’il ferma la porte derrière lui. Il marcha au hasard dans les rues et quand il leva le nez, il s’aperçut que ses pas l’avaient ramené devant l’église dans laquelle il s’était épanché la veille. Il allait hausser les épaules avec un sourire cynique quand il vit la vieille dame qu il avait croisée à l’entrée du confessionnal. Une désagréable sensation de déjà vécu s’empara de lui et il s’ébroua pour dissiper cette impression. La vieille dame s’approcha de lui avec un sourire doucereux.

« - Lorsque votre âme frémit à la porte d’une église, monsieur, c’est qu’il est urgent d’y entrer, avant que le démon ne s‘y installe définitivement. » Lui glissa-t-elle avant de poursuivre son chemin. Il la suivit du regard quelques secondes et franchit le seuil du monument. Ses yeux se posèrent sur une statue de vierge à l’enfant et il laissa ses doigts courir sur la pierre glacée avant de reculer d’un pas et de l’examiner intensément. Isis et Osiris! La femme qui donne la vie par la chair et par l’esprit et l’homme qui naît à deux reprises! Bel exemple de syncrétisme… Maire et Joseph avaient séjourné en Egypte peu de temps avant la naissance de Jésus… Réalisa-t-il subitement. Ils ne pouvaient ignorer cette similitude… D’autant moins qu’ils furent les protagonistes de ce qu’il commençait à envisager comme un plagiat. Il se tourna vers le confessionnal et vit le rideau qui masquait le prêtre s’agiter. C’était maintenant où jamais. Il couvrit en quelques pas la maigre distance qui le séparait de la cabine vacante et tira la tenture rouge derrière lui.

« - Pardonnez-moi, mon père, parce que j’ai péché. Avoua-t-il avec une pointe d’ironie.

- Dites-moi tout, mon fils, la clémence de Dieu est infinie… Lui répondit le prêtre. Sitôt qu’il reconnut la voix du prêtre à qui il s’était confié la veille, Sébastien ressentit une sorte de joie perverse.

- Nous nous sommes déjà parlés hier et je crains que ma crise de la foi ne se soit sensiblement aggravée depuis.

- Je ne sais pas si je suis en mesure de vous aider mais expliquez-moi ce qui vous amène à douter à ce point. » Sébastien lui relata patiemment ce qu’il avait appris depuis leur dernier entretien. Un long silence lui répondit et malgré la maigre cloison qui les séparait, il sentit la poitrine de l’homme de Dieu se gonfler sur un soupir qui ne vint pas.

- Vous oubliez les prodiges que Dieu a accomplis par l’intermédiaire de Moïse pour rendre l’exode possible… Objecta-t-il finalement.

- Lesquels?

- Mais voyons, les dix plaies d’Egypte, mon fils. Répliqua-t-il, à la fois surpris et heureux qu’il n’ait pas envisagé cet aspect de la question.

- Pourriez-vous me les rappeler, mon père? Lui demanda-t-il humblement.

- Evidemment. L’eau changée en sang…

- Il s’agit d’un phénomène que les égyptiens connaissaient, prévoyaient et maîtrisaient. J’en suis navré, mon père, mais il était alors de notoriété publique que lorsque le Nil gonflait, le fleuve se chargeait en limon qui lui donnait cet aspect sanglant pendant quelques jours. Ils savaient parfaitement que l’eau n’était alors plus potable, de même que les poissons n’étaient pas consommables. N’oubliez pas en outre que les prêtres étaient capables de prévoir la crue du Nil et que Moïse avait bénéficié de leur enseignement et qu’il lui était donc facile de plonger son bâton dans l’eau au moment propice à faire croire que Yahvé était responsable de cette mutation de l’eau changée en sang.

- Expliquez-moi dans ce cas pourquoi les égyptiens n’ont pas alors dénoncé Moïse comme étant un charlatan et ne lui ont pas dénié son titre de prophète…

- Parce qu’ils n’étaient pas idiots et qu’en agissant de la sorte ils se seraient eux-mêmes dénoncés aux yeux de leur peuple. La religion et la superstition, pour eux comme pour Moïse, représentait un moyen de domination des masses.

- Et les grenouilles? Lui demanda-t-il malicieusement.

- Elles apparaissaient régulièrement pendant la crue, les têtards étant transportés par les eaux du Nil des berges jusqu’au delta ce qui explique cette concentration extraordinaire de batraciens. De plus, les égyptiens auraient eu le plus grand mal à s’effrayer d’un phénomène qu’ils connaissaient bien puisqu’il se produisait tous les ans et dans lequel il voyaient un heureux présage. Ce n’est que dans la pensée judéochrétienne que les batraciens sont injustement associés aux reptiles et sont par conséquent considérés comme des animaux maléfiques. Je crois que dans le fond, Moïse n’avait cure de l’opinion des égyptiens à son égard et que ceux qu’il lui fallait à tout prix persuader de ses pouvoirs prophétiques étaient les hébreux eux-mêmes. Il savait pertinemment que s’ils acceptaient de le suivre, Pharaon serait contraint de les laisser faire faute de quoi il aurait dû faire face à une révolte en plus de la guerre qu’il devait mener contre les hittites. L’arrivée de Moïse en pleine guerre n’est pas due au hasard, mon père.

- Et les taons? Demanda-t-il à Sébastien avec une patience qui le surprit.

- Les égyptiens ne mangeaient pas de mouton, c’était pour eux un animal sacré. En revanche, pour les hébreux, ce n’était que du bétail. Les taons dont Moïse a menacé Pharaon ne sont pas arrivés en masse par l’intercession d’un dieu quelconque mais bel et bien par une manœuvre de Moïse qui les a volontairement maintenus dans un état sanitaire épouvantable afin que les taons prolifèrent dans leur toison. Il lui aurait ensuite suffi de laisser les bêtes errer librement dans la ville pour que la plaie qu’il avait prédite d’autant plus facilement qu’il l’avait lui-même mise au point s’accomplisse. Voulant préserver la population, Pharaon a cédé à la première revendication de Moïse qui était d’aller rendre un culte à Yahvé. Vous remarquerez, si ma mémoire est bonne, qu’il n’a pas eu le courage d’affronter directement Pharaon en lui parlant dès le début de l’exode qu’il préparait. Il a agi en deux temps et cette stratégie lui a permis de remettre en cause la divinité de Pharaon qui se pliait ainsi deux fois au lieu d’une seule à sa volonté. Aux yeux du peuple, la guerre des dieux était engagée et les hébreux constataient avec surprise qu’ils avaient de fortes chances de l’emporter.

- Mais, mon fils, Pharaon était un homme d’état et il n’a pu ignorer la manœuvre de Moïse…

- En effet, d’autant plus que Pharaon faisait surveiller les hébreux et que le secret de l’exode devait être éventé depuis longtemps. Je suppose qu’il a pensé qu’accéder à cette requête de Moïse était un moindre mal. Il pouvait reconquérir sa divinité auprès de ses sujets par un stratagème quelconque mais laisser souffrir physiquement son peuple ne lui aurait jamais été pardonné, ni sur le plan politique, ni sur le plan religieux. En outre, les hébreux doutaient toujours des dons prophétiques de Moïse. En faisant avorter cette plaie dans l’œuf, il laissait le doute s’installer. De plus, n’oubliez pas que Moïse avait réussi à convaincre les hébreux les plus modestes qu’ils étaient les prisonniers des égyptiens. En leu accordant cette escapade, Pharaon démontrait, non pas qu’il faiblissait devant la volonté d’un dieu étranger, mais que les hébreux étaient des égyptiens à part entière et qu’ils jouissaient de la même liberté que leurs concitoyens. Ce n’est qu’une fois que Pharaon a accédé à sa demande que Moïse a précisé sa pensée officiellement. Quant aux vaches décimées, il ne s’agissait que d’un vulgaire empoisonnement. Il en est de même pour les furoncles. Il suffisait de répandre une poudre irritante et la chaleur et la sueur ont fait le reste. Ne trouvez-vous pas suspect que les plaies mosaïques ne se soient abattues que sur la capitale et non sur l’ensemble du pays?

- Ca, rien ne le prouve. Répliqua vivement le prêtre.
- Pas plus que le contraire. Ces plaies sont effectivement relatées dans la Bible mais aucun écrit des civilisations environnantes ne les a jamais mentionnées. Lui répondit-il cyniquement.

- Et la grêle, ça, c’est bien l’œuvre de Dieu! S’emporta le curé.

- Pas forcément. Moïse, de même que les prêtres égyptiens, possédait de solides notions de météorologie et disons que l’occasion a fait le larron. Pour ce qui est des sauterelles, Moïse, comme tout égyptien instruit, savait que le vent d’est amenait avec lui ces redoutables nuées.

- Soit, mais comment a-t-il pu le prévoir?

- De la même manière qu’il a prédit que le soleil serait masqué pendant trois jours par d’épais nuages noirs qui n’étaient autres que des nuages de cendres dus à une éruption volcanique. N‘oubliez pas que toutes ces régions sont situées sur la faille du rift et que les phénomènes géologiques les plus violents les affectaient. Que penseriez-vous si je vous disais qu’une catastrophe allait vous arriver si vous quittez ce confessionnal, déclenchant ainsi l‘ire de Dieu, que je tire, sans que vous ne me voyiez, naturellement, le tapis sous vos pieds, que vous vous cassiez la jambe, et que je vous dise après coup que je vous l’avais bien dit, que vous alliez vous casser le jambe?

- Je suppose que si j’étais naïf, ce qui est loin d’être le cas des hommes d’églises contrairement à ce que vous semblez croire, je croirais que vous êtes médium… Admit-il du bout des lèvres.

- Exactement. Moïse annonçait bien chaque plaie, mais pour ces deux-là, il n’a précisé ni la date, ni la nature des catastrophes. Il ne l’a fait qu’une fois qu’elles se sont produites. Ce n’est ni plus ni moins que la méthode mise en œuvre par les mauvaises voyantes.

- Et la mort des nouveaux-nés, ça, quand même, ça défie toute logique! Ayez la bonne grâce de le reconnaître, mon enfant.

- La Pâque sanglante… Soupira-t-il. Je suppute que Moïse a en premier lieu fait empoisonner le fils de Pharaon. Il eut la quasi-certitude que le prêtre, à ces mots, s’était vivement signé et le froissement d’étoffe qu’il entendit lui ôta tout doute à ce sujet. Il était désormais pour cet homme un suppôt de Satan, et, aussi inexplicable que ce fut, il en tirait un certain plaisir qu‘il n‘eut pas la bonne grâce de se reprocher. Peut-être était-ce tout simplement la joie perverse de précipiter son semblable dans les mêmes affres où il surnageait péniblement. Il a ensuite ordonné aux hébreux de faire une marque de sang pour se protéger d’un péril imaginaire. Rappelez-vous que les égyptiens avaient un taux de fécondité inférieur aux hébreux et que, par conséquent, leurs fils revêtaient à leurs yeux plus d’importance. Le taux de mortalité infantile était extrêmement élevé à ce moment-là. Moïse avait averti les hébreux que quiconque serait frappé cette nuit fatidique par le décès d’un premier né ne le serait que par manque de foi. Quoi d’étonnant que ceux qui en aient perdu cette nuit-là l’aient tu et ne l’aient révélé que bien plus tard en trichant sur la date du décès? En outre, Moïse avait habilement répandu la rumeur de ce qui devait arriver cette nuit-là. Lorsque les égyptiens ont appris que le fils de Pharaon avait été lui-même atteint, quoi de plus naturel que d’attribuer les décès de leurs propres enfants survenus cette fameuse nuit à l’intervention d’un dieu hostile? La panique engendre la superstition et c’est exactement ce qui s’est passé. De plus, s’attaquer aux fils des égyptiens revêtait un aspect symbolique particulièrement fort pour les hébreux qui avaient gardé par la tradition orale la légende d’avoir eux-mêmes été victimes de ce type de représailles de la part du Pharaon précédent. Moïse connaissait parfaitement ce fait et s’en est servi pour convaincre les hébreux que c’était là une vengeance divine. Moïse n’ignorait rien de la psychologie de ses contemporains. Il avait une double culture et l’a mise à profit, tout simplement. C’est cette dernière action qui a porté un coup décisif à Pharaon. Politiquement, elle ébranlait sérieusement sa position et il savait que seul le temps pourrait faire oublier ce désastreux épisode. Le temps, et le départ des hébreux dont la simple vue remémorerait sans cesse aux égyptiens cette nuit épouvantable. En outre, Pharaon se trouvait dégagé de toute responsabilité concernant les hébreux puisqu’ils se plaçaient eux-mêmes sous la double protection de Moïse et de Yahvé. Il ne pouvait plus alors être incriminé s’ils périssaient sous les coups des hittites qui eux, les considéraient toujours comme des égyptiens. C’ était donc le moment idéal pour lui pour se débarrasser sans trop de dégâts de cette menace inutile. C’est ainsi que Moïse a conquis le trône hébraïque.

- Votre démonstration serait crédible si Moïse avait eu le temps de peaufiner chaque détail alors qu’il subissait un procès lors duquel il risquait sa vie et son honneur.

- Mais Moïse n’agissait pas dans l’urgence, mon père. Il avait eu tout le temps nécessaire pour préparer un plan d’une telle envergure durant son exil, qui, je n‘ai pas besoin de vous le rappeler, a duré plusieurs années.

- Et personne, à part vous, n’aurait jamais percé ce mystère? N’est-ce pas de la prétention, mon fils?

- Non. C’est simplement une vérité qui crève les yeux. Si l’on veut à tout prix cacher quelque chose, il suffit de le laisser suffisamment à la vue de tous pour qu’ils finissent par l’admettre comme allant de soi et n’y prêtent plus la moindre attention. C’est la longévité de la Bible qui a fait sa force et l’a sacralisée. Ai-je votre absolution, mon père?

- Je vous le répète, mon fils, que vaut le pardon d’un dieu auquel vous ne croyez pas?

- Je crois sincèrement en Dieu, mon père. C’est de l’homme dont je me méfie. Croyez-vous que Dieu soit enchanté que son nom soit associé aux plus grands crimes que l’humanité ait connus? » Lui répondit-il, mordant, avant de quitter le confessionnal sans attendre sa réponse. De retour à l’air libre, il s’étonna d’avoir su puiser dans les tréfonds de sa mémoire les ressources nécessaires à se souvenir des évènements bibliques et de leur contexte historique afin de leur ôter leur dimension miraculeuse pour les ramener à des faits aisément explicables par la logique. Alors qu’il regardait l’église sans la voir, plongé dans ses réflexions, un homme auquel il n’accorda aucune attention le bouscula tout en lui murmurant:

« - Le silence est d’or, mon ami. » Sébastien se retourna aussitôt pour tenter de voir son visage, mais il avait déjà disparu, happé par la foule. Il fronça un instant les sourcils et prit le chemin du retour.

Dans sa cellule, Sarah priait à en perdre la raison. Ses genoux perclus de rhumatismes hurlaient de douleur mais son cerveau avait d’autres préoccupations que de changer de position. Un bruit de pas dans le couloir et le cliquetis de clefs que l’on approchait de la serrure la tirèrent de sa réflexion. Elle se leva péniblement et s’assit sur le rebord du lit. Elle remercia le temps d’avoir fait son œuvre sur son visage, le pli soucieux de son front étant totalement imperceptible parmi les rides qui sillonnaient sa peau. Elle ne put se retenir de sursauter quand il entra. Terrible et magnifique, il lui sourit.

« - Bonjour, Sarah.

- Bonjour. Lui répondit-elle simplement, ayant appris depuis longtemps déjà que le silence était son seul allié face à cet homme à l’intelligence redoutable.

- Vous semblez préoccupée… Remarqua-t-il.

- Mes rhumatismes me font souffrir.

- Vous m’en voyez navré. Voulez-vous que le médecin vous examine?

- Non. Il ne pourra rien contre les petits maux de l’âge. Il hocha la tête et planta son regard dans le sien.

- Sarah, qui est Richard Dufresne?

- Ce nom ne me dit rien.

- Je vais vous aider un peu: c’est un prêtre toulonnais qui est venu ici il y a quelques années et qu’un garde a vu ramasser un papier tombé de la fenêtre de votre cellule… Qu’avez-vous dit à cet homme?

- Rien. Je ne le connais pas. Affirma-t-elle avec force. Elle ne mentait pas. La lettre qu’elle avait rédigée était tombée aux pieds d’un inconnu qu’elle n’avait pas choisi, s’en remettant à sa bonne étoile. Ainsi, cet homme avait compris l’importance de son message et commençait à agir en conséquence… C’était la seule hypothèse envisageable, sinon pourquoi s’inquiétait-il de cet incident plus de douze ans plus tard? Un sentiment de victoire réchauffa son vieux corps. Elle, l’obscure petite paysanne de Fatima, avait réussi à faire trembler l’homme le plus puissant de la chrétienté.

- Sarah, je répète ma question encore une fois, réfléchissez bien avant de répondre, le sort de cet homme en dépend: que lui avez-vous dit? Sarah adressa une muette prière pour la sauvegarde de l’âme du prêtre. Elle ne pouvait rien faire de plus pour lui.

- Je n’ai jamais écrit de lettre à qui que ce soit. Le garde aura mal vu… » Il hocha sombrement la tête et sortit.

Sarah se sentit soudain épuisée, toutes ces années de réclusion, de silence, de peur… Et pourtant elle avait gagné! Le but de toute une vie tenait en quelques mots griffonnés à la hâte sur un morceau de papier. Elle observa son visage dans un minuscule miroir qu’elle avait réussi à garder malgré les fouilles répétées de sa cellule: la jeune fille insouciante qu’elle avait été était morte depuis bien longtemps et la vieille femme qui lui faisait face n’avait désormais plus de raison d’être. L’heure de la libération avait enfin sonné! Elle enroula le miroir dans la couverture qui recouvrait son lit misérable. Elle le déposa au sol et l’écrasa d’un coup de talon. Elle déplia la couverture et examina les débris. L’un d’eux semblait avoir une arête plus tranchante que les autres. Elle en essaya le fil sur son pouce et hocha la tête, satisfaite. Elle s’allongea sur le lit défait et serra les dents. Surtout, ne pas laisser filtrer le moindre son, ne pas leur donner l’occasion de la ramener à une vie qui n’était plus qu’un fardeau trop lourd à porter… Se répéta-t-elle en s’entaillant profondément les poignets. La douleur fut moindre qu’elle ne l’avait imaginé et elle sourit alors que le sang s’écoulait de ses poignets ballants de chaque côté du lit. Elle avait fidèlement servi Dieu toute sa vie… Bien au-delà de tout ce que les autres humains n’imagineraient jamais. Une douce langueur s’insinuait en elle et elle ne lutta pas quand l’inconscience la submergea.

Alors qu’il allait insérer sa clef dans la serrure, Sébastien s’aperçut que sa porte béait. Son rythme cardiaque s’accéléra quand il franchit le seuil de l’appartement et il eut le souffle coupé quand il découvrit l’étendue du désastre. Tout était sans dessus dessous. Les coussins du canapé étaient éventrés, la mousse dont-ils étaient rembourrés pendant lamentablement. La bibliothèque avait été vidée de ses livres qui gisaient au sol, enchevêtrés et écornés. Il jeta un regard circulaire au salon et constata immédiatement la disparition du cahier. «  Le silence est d’or. » La phrase que l’inconnu lui avait jetée avant de disparaître lui revint douloureusement en mémoire. Sur le moment, il n’avait pas compris l’avertissement… Il se rendit au pied de la bibliothèque et s’accroupit pour ramasser quelques livres. Alors qu’il prenait appui sur le bureau pour se relever, il vit qu’un livre y avait été déposé. Il était ouvert et un court passage en avait été surligné au fluo vert.

« Je déclare, moi, à quiconque écoute les paroles prophétiques de ce livre: «  Qui oserait y faire des surcharges, Dieu le chargera de tous les fléaux décrits dans ce livre! Et qui oserait retrancher aux paroles de ce livre prophétique Dieu retranchera son lot de l’arbre de vie et de la cité sainte, décrits dans ce livre! » » Etrangement, le cœur de Sébastien se serra alors même qu’il pensait que cet avertissement, pour ne pas dire cette menace, était diablement pratique pour inciter les fidèles à laisser leur cerveau au vestiaire et à obéir à un dogme autoproclamé. Il referma la Bible d’un geste sec et tenta de remettre un peu d’ordre dans ce chaos avant d’appeler un serrurier.

Alors qu’il payait le serrurier, Sébastien exhala un long soupir. La perte du cahier l’atteignait bien plus qu’il n’avait voulu l’admettre. L’image du cadavre serrant précieusement le manuscrit dans sa main poussiéreuse le hantait, et le visage du vieil homme se transformait peu à peu, revêtant insensiblement ses propres traits. Il haussa les épaules. Ce n’était rien de grave. Il pouvait très bien trouver la vérité par ses propres moyens. Il se sentait cependant oppressé au-delà du raisonnable par cette intrusion. Il n’y avait plus de danger puisqu’ils possédaient désormais ce qu’ils étaient venus chercher… Oui, mais comment avaient-ils su? Le secret de la confession! Révolté, il se rendit compte qu’il n’avait parlé de ses récentes découvertes qu’au prêtre et qu’il avait obligatoirement violé le secret de la confession pour qu’un tiers puisse être au courant de l’existence de ce cahier. Il serra les poings et lutta quelques instants contre l’envie d’aller voir le prêtre pour lui expliquer sa façon de penser. Il décida finalement que ça n’avait pas grande importance et qu’il disposait d’un moyen bien plus sûr pour lui faire payer sa fourberie. Il décrocha le téléphone et convint d’un rendez-vous avec Maxime.

Le bar était presque désert en ce début d’après-midi automnale et il n’eut aucun mal à repérer la forte carrure de Maxime, attablé à côté de la baie vitrée ouverte sur le port et les bateaux de plaisance tanguant doucement. Il s’avança vers lui tout en s’amusant de ce que la lumière se reflétât sur la peau rose de son crâne laissée à nu par un début de calvitie qui ne laissait rien présager de bon quant à l’avenir de l’abondante chevelure brune qui lui avait attiré jusque là les faveurs de la gent féminine. Maxime se leva lourdement et le fouilla de ses yeux noirs tandis qu’il lui serrait chaleureusement la main. Une longue et profonde amitié unissait le journaliste et l’éditeur. Une de ces relations paisible que le temps n’effleurait pas et qui leur permettait de se retrouver avec le même plaisir chaque fois que la vie leur en donnait l’occasion.

« - Qu’est-ce qui t’arrive? Lui demanda-t-il de but en blanc. Sébastien ne put s’empêcher de jeter un regard inquiet par-dessus son épaule avant de lui répondre. Le serveur désoeuvré, discutait avec le patron derrière le comptoir, ne jetant qu’un œil distrait à la salle pour guetter l’appel des rares clients qui s’y trouvaient.

- Il m’arrive une drôle d’aventure et j’ai besoin de toi pour me tirer de là. Je suis vraiment désolé de t’avoir contacté pour ça…

- Raconte. » Lui demanda-t-il simplement. Sébastien hésita une seconde avant de se lancer dans le long récit de ce qui lui arrivait. Maxime l’écoutait avec attention, ponctuant son monologue de hochements de tête compréhensifs.

« - Le seul moyen d’empêcher que l’on ne vole quelque chose est de le rendre accessible à tous, Max. Conclut-il en assenant une claque vigoureuse au plateau de la table, faisant danser dangereusement les verres et attirant l‘attention du serveur.

- Et c’est là que j’interviens… Poursuivit-il.

- J’ai bien réfléchi, sur le plan légal, nous ne risquons absolument rien, enfin si les choses se passent normalement.
- Ca, je le sais. Mais tu risques fort de te retrouver avec un couteau planté entre les omoplates si tu utilises ton nom, te connaissant, c’est une bévue que tu es bien capable de faire. Sébastien eut un petit sourire en coin qui disparut lorsqu’il acquiesça sombrement.

- J’ai horreur de tricher… Maxime serra brièvement la main de Sébastien.

- Je te suis à une condition non négociable, Sébastien. Décida-t-il brusquement.

- Laquelle? Lui demanda-t-il, un pli amer à la bouche.

- Tu prends un pseudo. Valérie ne me pardonnerait pas de ne pas t’avoir empêché de faire une folie. Sébastien soupira lourdement et contempla le port où les bateaux s’agitaient doucement mus par le vent qui se levait et jouait avec les cordages et les voilures.

- C’est d’accord. Souffla-t-il.

- Ah, au fait, tu déménages.

- Pardon? L’interrogea-t-il, piqué au vif par le ton péremptoire de Maxime.

- S’ils ne savent pas encore que tu es journaliste, ils ne vont pas tarder à l’apprendre et ils prendront inévitablement les devants. J’ai moi aussi le goût du risque mais je tiens particulièrement à ce que l’aventure finisse bien. Tu passes prendre tes petites affaires et je te cède l’appartement que Valérie n’arrive pas à louer pour l’instant. Quand penses-tu en avoir terminé? Sébastien haussa les épaules en signe d’impuissance.

- Dans un mois maximum…

- Je ne veux pas te presser mais le plus tôt sera le mieux.

- Je sais. Si j’avais fait plus attention au cahier, le travail aurait déjà été à moitié fait…

- Oui mais il t’aurait influencé. Il vaut mieux que tu y travailles seul. »

L’appartement du Mourillon était petit mais coquet et Sébastien se demanda pourquoi Valérie n’était pas parvenue à le louer. Il se laissa tomber plus qu’il ne s’assit sur le canapé bleu et soupira. Dans quelle galère était-il encore allé se fourrer? Il ouvrit le sac à dos plein à craquer qu’il avait négligemment jeté au pied du fauteuil et en sortit la Bible que lui avait généreusement offerte le mystérieux visiteur qui avait méticuleusement saccagé son appartement. Il tourna les pages, s’arrêta au hasard et commença à lire l’une des plus anciennes proses de l’humanité. Quand il la reposa, deux heures plus tard, il ferma brièvement les yeux et tenta de faire le point sur ce qu’il avait appris. Le Décalogue avait été prononcé sur la montagne du Sinaï. Deux choses le troublaient: en premier lieu, les signes de la présence divine et en second lieu, qu’aucun des hébreux n’ait violé l’interdiction émise par Moïse d’approcher de la dite montagne. Soudain, il se rappela que Moïse avait longtemps voyagé dans cette région. Il lui avait fallu soigneusement étudier le trajet qu’il imposerait aux hébreux pour paraître guidé par la main de Dieu. Il y avait une nuée obscure, des éclairs et du tonnerre… Un volcan! Il fit le vide et se laissa emporter par delà le temps et l’espace.

Moïse, un sourire ironique aux lèvres, tourna le dos au campement des hébreux et s’avança vers la montagne. Ses pentes étaient secouées de tremblements spasmodiques. C’était le signe précurseur de son prochain déchaînement de colère. Il lui fallait se hâter avant de se mettre sérieusement en danger. Il pressa le pas et commença à gravir le sentier escarpé qui menait au sommet, ses mollets devenaient douloureux à mesure qu‘il avançait et son pied moins assuré perdait parfois appui sur des cailloux qui dévalaient la pente abrupte. Une odeur âcre irrita ses narines et il se couvrit le nez et la bouche de sa large manche. Les vapeurs de soufre pouvaient tuer et s’il s’en était fait un atout lui permettant de prouver que Dieu punissait quiconque osait violer son interdiction, il avait également appris à les redouter et à s’en protéger. Le sentier s’arrêtait brusquement aux deux tiers de la montagne et la contournait par la droite pour redescendre sur l’autre versant. Il ne lui restait plus ensuite qu’une dizaine de minutes de marche avant d’atteindre l’abri d’une grotte qu’il avait découverte bien des années auparavant. Patiemment, il attendit que le Sinaï prenne vie et manifeste au peuple médusé l’ampleur de sa puissance et de sa splendide fureur. Il était fasciné par ce spectacle dont il ne se lassait pas. Il se souvenait quelle émotion avait été la sienne quand il avait compris quel rôle les soubresauts de la terre allaient jouer dans sa vie. Il sortit de l’une de ses poches le papyrus sur lequel il avait depuis longtemps rédigé ce qui était sensé se passer en cet instant au sommet du volcan à présent éructant. Il le relut soigneusement pour s’en imprégner pleinement. Il sortit finalement de son refuge et chercha le soleil des yeux. Il était temps de retourner au campement et de faire pour la première fois se plier les échines devant sa suprématie. Il rangea le papyrus et se mit en route. Il n’était qu’à mi-chemin et déjà ses yeux brûlaient et larmoyaient et ses poumons s’embrasaient. Il eut la tentation de marquer une courte pause pour reprendre haleine mais il se l’interdit. Il était inutile d’inhaler plus de soufre que nécessaire. Il se força à rester clame et à marcher régulièrement malgré les secousses des flancs montagneux qui vibraient sous ses pieds. Il aperçut le campement avec soulagement et ralentit son pas pour se donner le temps de retrouver une attitude à la dignité plus en adéquation avec le rôle magistral qu’il s’était attribué. Massés à l’extrémité du campement, les hommes, médusés à l’idée qu’il ait pu survivre à pareil cataclysme, le regardaient comme s’il était un revenant.

Sébastien rouvrit les yeux, radieux. Il venait là encore de trouver une explication satisfaisante à un fait que seule la naïveté jugeait extraordinaire. Se posait à présent la question des tables de la loi prétendument gravées du doigt même de Dieu… Il revit la grotte et y découvrit Moïse,, le front barré d’un pli de concentration, assis en tailleur, le dos droit, une lourde plaque de pierre brute sur les genoux, un burin et un marteau dans les mains. C’était si simple! Se dit Sébastien en allumant son ordinateur portable. Que l’on enlève mes œillères et le monde semble soudain plus cohérent et aussi peut-être un peu plus sombre…

Quand il sentit son estomac se révolter contre la diète injuste qu’il lui imposait, Sébastien se résigna à éteindre son ordinateur. Son geste était à peine achevé que la sonnette retentit. Il se leva avec un profond soupir, étirant au passage ses jambes ankylosées par son immobilité prolongée et ouvrit timidement la porte avant de reconnaître Maxime et de s’effacer devant lui.

« - Heureusement que je suis là pour te ramener à la réalité faute de quoi tu serais bien capable de périr d’inanition… Le railla-t-il en déposant sur la table les paquets remplis de victuailles achetées chez le traiteur du coin de la rue.

- Je n’ai pas vu le temps passer… S’excusa Sébastien en posant les yeux sur l’horloge du magnétoscope.

- Ca avance? Se renseigna Maxime.

- Je crois que je ne m’étais pas réellement aperçu de la masse de travail qui m’attendait.

- Ca va te changer de tes articles, mon vieux. Tu vas devoir apprendre la patience et la persévérance.

- Ca ne me fait pas peur, si mes articles sont généralement courts, les enquêtes qui les précédent sont d‘une longueur déconcertante. Affirma-t-il avec nonchalance.

- Et moi ça m’inquiète réellement. Tu ne peux pas savoir combien d’auteurs se sont découragés devant l’immensité de la tâche qu’ils s’étaient pourtant eux-mêmes assignée.

- Je croyais que tu me connaissais mieux que ça. Remarqua-t-il, faussement vexé.

- Rassure-toi, ton entêtement est légendaire et je serai là pour te prêter main forte mais je ne voulais pas te cacher les difficultés qui t’attendent.

- Nous y arriverons. Parlons d’autre chose, tu veux? » Maxime acquiesça en souriant et le dîner prit une tournure plus légère.

Sébastien se retourna brusquement. Il n’y avait derrière lui que des passants rigoureusement indifférents à sa petite personne et il rit intérieurement de son angoisse tout en reprenant son chemin vers la supérette. Il tourna au coin de la rue quand il eut à nouveau la désagréable sensation d’être suivi. Il banda ses muscles et se mit à courir. Au bout de quelques pas seulement, il s’arrêta net et vit avec une certaine satisfaction qu’un homme le dépassait en courant lui aussi. Il ne le voyait que de dos et pourtant il eut l’impression de le reconnaître. Il marcha tranquillement jusqu’à celui qui faisait mine de lacer sa chaussure pour se donner contenance.

« - C’est du travail d’amateur, ça, mon garçon. » L’homme qui le dépassait d’une bonne tête se releva et le dévisagea en souriant. Immédiatement, Sébastien détesta la suffisance du méditerranéen qui le toisait avec un mépris évident.

« - Ne serait-il pas plus agréable pour vous comme pour moi d’aller nous expliquer devant une tasse de café?

- Ca m’est hélas impossible mais je parie que j’aurai l’occasion de vous donner certaines explications frappantes d’ici peu si vous persistez dans votre folie. » Lui répondit-il calmement en s’éloignant nonchalamment. Sébastien, malgré qu’il eut parfaitement identifié l’homme comme étant celui qui lui avait intimé de garder le silence, haussa les épaules et reprit sa route. Une vague anxiété l’envahissait mais il refusait de s’y abandonner. La peur est plus nocive que le danger, se disait-il pour se justifier à ses propres yeux.

Alors qu’il sortait de la douche, on sonna à la porte. Il noua précipitamment la ceinture de son peignoir d’éponge et alla ouvrir. Face à lui, Maxime, blême, s’appuyait au chambranle de la porte pour ne pas s’effondrer.

« - Entre, Max. Tu as besoin d’un verre. Lui dit-il en se dirigeant vers le bar tout en s’assurant d’un coup d’œil par-dessus son épaule que son ami ne s’était pas écroulé avant de s’être assis. Il déposa un cognac devant lui et ne le quitta pas des yeux tant qu’il n’en eut pas avalé la dernière goutte. Rassuré, il constata que sa carnation reprenait progressivement sa couleur naturelle.

- Que t’arrive-t-il? Je ne t’ai jamais vu dans un état pareil.

- La maison a été visitée et quand je suis arrivé, Valérie était ligotée et bâillonnée dans la salle à manger.

- Est-elle blessée? S’enquit aussitôt Sébastien. Maxime secoua négativement la tête et s’adossa au fauteuil avant de lui répondre.

- Seulement choquée.

- On le serait à moins! A-t-elle vu ses agresseurs?

- Non. Ils étaient cagoulés. Ce ne sont visiblement pas des amateurs.

- Où est-elle?

- Je lui ai demandé d’aller passer quelques temps chez une amie. Il va falloir que tu fasses vite, Séb. Pour l’instant ce ne sont que des avertissements mais j’avoue sans honte que je n’ai aucune envie de savoir jusqu’où ils sont capables d’aller. Sébastien acquiesça sombrement tout en lui reversant un verre. Maxime regardait fixement le liquide ambré couler dans la panse cristalline.

- Je te promets que je vais mettre les bouchées doubles mais tu sais comme moi que je n’ai pas droit à l’erreur.

- Je sais. Prends tes affaires et viens à la maison. Tu n’auras à t’occuper de rien…

- Donne-moi dix minutes. » Maxime tremblait un peu lorsqu’il leva son verre et Sébastien regretta d’avoir sollicité son aide.

Installé sur la terrasse à la vue imprenable sur les collines du Revest, Sébastien lisait scrupuleusement la Bible. Soudain, un passage attira son attention.

« Quand à toi, fais approcher de toi Aaron ton frère et ses fils d’entre les israélites pour qu’il exerce mon sacerdoce: Aaron, Nadb et Abihu, Eléazar et Itamar, fils d’Aaron. Tu feras pour Aaron ton frère des vêtements sacrés qui lui feront une glorieuse parure. Tu t’adresseras à tous les hommes habiles que j’ai comblés d’habileté et ils feront les vêtements d’Aaron, pour qu’il soit consacré à mon sacerdoce. Voici les vêtements qu’ils feront: un pectoral, un Ephod, un manteau et une tunique brodée, un turban et une ceinture. Ils feront des vêtements sacrés pour ton frère Aaron et pour ses fils, afin qu’ils exercent mon sacerdoce. Ils prendront l’or, la pourpre violette et écarlate, le cramoisi et le lin fin. » Ainsi, Moïse avait effectivement tenu parole et élevé Aaron et sa descendance aux plus hautes fonctions dans la communauté hébraïque… Constata-t-il, songeur. L’influence de Moïse était-elle déjà si forte pour les hébreux pour qu’aucun ne se soit révolté devant cette injustice manifeste? Ils savaient pourtant pertinemment qu’Aaron était le frère de Moïse… N’oublie pas à qui ils avaient à faire! Se reprit-il. Ce n’étaient que des modestes briquetiers contaminés qu’ils le veuillent ou non par les superstitions des égyptiens chez qui ils avaient séjourné un peu plus de trois cent ans si l’on en croit la légende. Quand bien même, deux ou trois générations auraient suffi à les imprégner des us et coutumes de leurs hôtes. Et puis, il n’y avait pas que cela…Ils avaient été chassés d’Egypte par la faute de Moïse qui s’était finalement passé de leur avis et s’était autoproclamé porte parole de sa communauté. Aucun retour en arrière n’était possible et ils n’avaient pas d’autre choix que de subir sa férule s’ils voulaient survivre. C’ était tout simplement génial! Génial et diabolique… Se dit-il en souriant pour lui-même.

« - Prendre autant de plaisir à détruire systématiquement tout ce qu’un pauvre type a mis toute une vie à bâtir est presque indécent! Le taquina Maxime en déposant une tasse de café fumant devant lui.

- Ce n’est pas ce qui me fait sourire, rassure-toi. Lui répondit-il en sortant péniblement de ses pensées.

- Quoi alors?

- Avoue quand même qu’il est jouissif de mettre à jour la géniale machination d’un homme qui n’était jusque là considéré que comme un exécutant un peu niais. Si l’on réfléchit bien, je lui fait justice en lui rendant la place qui lui est due..

- Heureusement pour toi que je suis athée, sans quoi j’aurais sans doute versé quelques gouttes de cyanure pour aromatiser ton café! Il était quand même moins grave de passer pour un idiot un peu illuminé que pour un tyran génial.

- Grave ou pas, c’est pourtant ce qui s’est passé. Trancha Sébastien.

- Ce n’est qu’une hypothèse. Lui rappela Maxime. Sébastien nia lentement.

- Donne-moi une définition du miracle. Lui demanda-t-il d’un air malicieux.

- C’est un événement qui suscite l’émerveillement ou l’étonnement, des phénomènes physiques qui dépassent les pouvoirs connus de la nature ou de l’homme et qui sont par conséquent attribués à une intervention surnaturelle. Il me semble avoir lu quelque par que dans les écritures hébraïques, le terme mopheth, parfois traduit par miracle, signifie également prodige, présage et signe.

- Mêmes les scientifiques ne peuvent dire qu’une chose est impossible. Ils peuvent seulement affirmer qu’elle est improbable ou qu’elle est impossible à expliquer par nos connaissances actuelles. Tu l’as dit toi-même: tout ce qui semble dépasser les pouvoirs connus de l’homme ou de la nature est attribué à Dieu faute d’explication logique. C’est de la fainéantise intellectuelle! Que reste-t-il de la Bible si les miracles qu’elle relate et qui en sont l’unique caution sont ramenés à des faits banalement explicables par la logique?

- Le plus grand best seller de tous les temps!

- Exactement. Et à mon sens, c’est sa qualité en tant que plus ancien roman historique de l’humanité qu’il faut retenir et non toutes les fadaises ésotériques dont des générations d’escrocs ont fait leur fond de commerce. Pourquoi nous en veut-on autant, à ton avis? C’est pour l’argent et certainement pas pour préserver une quelconque croyance religieuse qui n’aurait rien à redouter de notre part si elle avait de solides fondements. Conclut-il avec un sourire fataliste.

- Toujours est-il que nous sommes dans de beaux draps et que j’ai vraiment hâte de pouvoir passer à autre chose. Répliqua-t-il, amer.

- Moi aussi, je te le garantis. »

Ebahi, Sébastien relisait le texte qu’il venait d’écrire, ne parvenant pas à en croire ses yeux. Ce passage de la Bible lui avait toujours échappé et le sens qu’il prenait pour lui le stupéfiait.

La haute silhouette d’Aaron dépassait de celles des autres hommes massés autour de lui.

« - Dis-nous, Aaron, jusqu’à quand devrons-nous attendre ton frère? Il y a plus d’un mois qu’il est monté au sommet de cette montagne! Rends-toi à la raison: il est mort. » Gêné, Aaron dut admettre que la situation devenait pour le moins délicate et qu’il ne pourrait endiguer longtemps encore le mécontentement de son peuple et qu’il se mettait en danger s’il ne prenait pas énergiquement les choses en main. Il leva ses mains ouvertes au-dessus de la foule en signe d’apaisement et prit la parole.

« - Moïse m’a donné des instructions au cas où il lui arriverait malheur. Commença-t-il en assurant sa voix. S’il n’est pas revenu, c’est qu’à coup sûr, nous avons péché contre Yahvé sans le savoir. Nous devons lui faire une offrande pour apaiser sa colère. Otez les anneaux d’or qui sont aux oreilles de vos femmes, de vos fils et de vos filles et apportez-les moi. » La gorge nouée, il demeurait immobile en guettant la réaction des hébreux. Un murmure parcourut l’assemblée. Soudain, la foule se fendit et livra le passage à un homme chenu. Il avait les mains pleines de bijoux qu’il déposa respectueusement aux pieds d’Aaron. Sans un mot, il fit volte face et se fondit à nouveau dans la marée humaine. Ce fut le déclenchement d’une avalanche d’or qui se déversa pendant plus d’une demie heure aux pieds d’Aaron, stupéfait qu’une simple parole lui eut suffi à être obéi. Ce sont des enfants, pensa-t-il, des enfants effrayés qui ne savent plus dans quel giron se réfugier.

« - Allumez un grand feu et apportez un chaudron! » Leur ordonna-t-il sans savoir exactement ce qu’il allait faire. Il lui fallu moins de cinq minutes pour que tous s’affairent autour de lui. Il désigna quelques hommes et leur intima de jeter l’or dans le chaudron chauffé à blanc. Silencieux et attentifs, les hébreux attendirent que l’or se liquéfie dans le chaudron. Aaron demanda ensuite aux hommes qu’il avait désignés de s’emparer du chaudron et d’en verser le contenu dans le sable. Il attendit patiemment que le métal se solidifie et refroidisse avant d’ordonner à ses assistants de l’aider à extraire le métal qui s’était enfoncé dans ce moule aléatoire. Il eut le plus grand mal à demeurer aussi calme et digne que sa posture le lui imposait quand il découvrit la forme que le hasard avait façonnée. Un veau! Grossier, certes, mais un veau tout de même. Brusquement, il sourit intérieurement de sa naïveté. Bien sûr que cette chose avait une forme! Elle en avait une de même que les nuages que les enfants s’amusaient à interpréter, tout simplement… Des enfants, se répéta-t-il, nous ne sommes que des enfants! Interprétant mal le vague sourire qui étirait ses lèvres, les hébreux crurent qu’ils étaient agréés par Yahvé et l’un d’entre eux se mit à hurler:

« - Voici ton Dieu, Israël, celui qui t’a fait monter du pays d’Egypte. » Aaron, surpris, ne se reprit pas assez vite pour empêcher les hommes qui se trouvaient à ses côtés d’ériger un autel devant la statue. Ne sachant que faire et craignant d’être lynché par la foule s’il s’opposait à elle, Aaron leur annonça, pensant que ça ne prêterait pas à conséquence et que ça aurait l’immense avantage de lui laisser une journée de réflexion:

« - Demain, fête pour Yahvé! »

Il réfléchit toute la nuit, l’esprit obscurci par la peine à l’idée d’avoir perdu son frère et n’était guère plus avancé que la veille quand le jour se leva. Il entendit qu’un début d’agitation frémissait dans le camp et sortit pour se rendre compte ce qui se passait. Satisfait, il vit que des hommes venaient le chercher pour que lui aussi offre les holocaustes et les sacrifices de communion selon les règles de la plus pure tradition. Il accéda de bon cœur à leur demande, se réjouissant de leur bonne volonté. Dès que la cérémonie fut terminée, ils s’assirent pour boire et Aaron, l’esprit tranquille, regagna sa tente. Soudain, il entendit une musique languissante se muer en un rythme effréné et sortit en courant. Stupéfait, il découvrit des danseuses lascives s’enrouler autour des corps d’hommes ivres qui les couvaient de regards gourmands. Catastrophé, il dut se rendre à l’évidence: le campement s’était transformé en lupanar et il ne parviendrait jamais à imposer seul la plus élémentaire décence à ces instincts débridés. Désespéré, il jeta un regard au Sinaï. Fou de joie, il reconnut Moïse et Josué qui s’approchaient du

camp. Blanc comme un linge et frémissant de colère, Moïse traversa la foule. Il poussa un cri plus animal qu’humain tant sa rage était grande de voir que s